Séminaire « Écologie et religions »

écologieLudovic Bertina (doctorant à l’EPHE-GSRL), Anahita Grisoni (post-doctorante à ENS, membre associé du CADIS) et Mathieu Gervais (doctorant à l’EPHE-GSRL, ATER à Bordeaux) organisent en 2014-2015 un séminaire Écologie et Religions, dans le cadre du Campus Condorcet, avec le partenariat du GSRL (EPHE), de la MSH, de l’université Paris I et du programme de recherche Saisir l’Europe – Europa als Herausforderung.

La seconde réunion de ce séminaire se tiendra le lundi 13 octobre de 16h à 19h, à l’EHESS, 190 avenue de France, dans le 13e arrondissement de Paris, salle 2.

Le programme du premier trimestre :

– 13 Octobre : Fabrice Flipo « L’écologie : un monde « réenchanté » ? » et Jean Chamel «Des écologistes en quête de sens : vivre en « cohérence », être au « service ».
– 1er décembre : Augustin Bercque, auteur de Poétique de la terre, histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie (Paris, Belin, 2014) et Anahita Grisoni.

Argumentaire du séminaire :

S’il est vrai que l’étude des phénomènes religieux est aux fondements même de la constitution de la sociologie – Emile Durkheim, Max Weber, mais aussi Georg Simmel en ont fait l’un des principaux objets de leurs réflexions –, il n’en demeure pas moins que l’écologie s’intègre difficilement à cette discipline. Ce sujet a tout d’abord été laissé de côté par cette matière, avant de devenir périphérique ou abordé de façon secondaire par d’autres sous-champs comme la sociologie de la santé, de la consommation ou des mouvements sociaux (Jollivet, Micoud, Bozonnet mais aussi Laville, Méda, Touraine), et enfin difficilement réapproprié (Foster, Löwy, Barbier & all., Aspe & Jacqué, Kalaora et Vlassopoulos) notamment dans le contexte français (Dobré). Malgré ces orientations historiquement divergentes, ces deux sous-champs disciplinaires, que constituent la sociologie des religions et la sociologie de l’environnement, au sein de laquelle s’insère la réflexion sur l’écologie, croisent leurs perspectives et viennent interroger plus généralement les cadres des sciences sociales.

Dès lors, une approche historiographique de l’éthique environnementale s’impose, tant les pionniers du mouvement écologiste (Leopold, White, Ellul, Illich) furent confrontés à la problématique de l’interpénétration (Luhmann) de ces champs, que celle-ci concerne les racines religieuses des catégories environnementales (White, Ferry, Larcher), la dimension sacrée de la nature et le ré-enchantement du monde (Naess, Callicott, Lovelock, Serres), la rencontre entre mouvements sociaux et institutions religieuses dans le contexte de la sécularisation (Pace, Gauchet), ou encore la participation de ces écologies religieuses ou spirituelles à la reformulation des cadres sociaux.

Cette relation d’interdépendance a été mise en évidence par James A. Beckford et Danièle Hervieu Léger dans le cadre du colloque Religion et environnement organisé à l’IRESCO[1] en 1992. Lors de cette rencontre, les auteurs posent les jalons d‘une sociologie mêlant l‘étude du religieux à celle du rapport des sociétés humaines à l‘environnement, affirmant la nécessité de prendre en compte l‘évolution de la place et du sens de la catégorie « nature » dans le cadre de travaux portant spécifiquement sur les représentations sociales de la nature : « Au-delà de ce constat, il y avait l’intuition forte que l’étude des affinités électives qui se manifestent, aujourd’hui, entre la religion et l’écologie était susceptible d’éclairer quelques-uns des enjeux symboliques majeurs du combat actuel pour la défense de l’environnement » (Hervieu Léger, 1993, p. 7).

Dans une perspective ouverte à toutes les sciences humaines et sociales et à la philosophie, ce séminaire se pose alors comme objectif de participer à la cartographie de leurs intersections.

L’écologie et la religion renvoyant tous deux à l’amendement de l’autonomie humaine postulée par la modernité, ces alliances, parfois conflictuelles, parfois voilées, constituent une brèche susceptible de se manifester à travers des débats et des controverses sur l’espace public. De la même façon, ces manifestations expriment leurs matérialités dans les corps, individuels et collectifs, imprimant leurs marques dans la subjectivité des acteurs. Enfin, elles sont porteuses de mémoires collectives liées à l’histoire des écologies politiques, mémoires parfois masquées derrière la difficulté à créer un passé qui soit aujourd’hui acceptable par tous les acteurs (Ollitrault). Dans le vaste champ des travaux en sciences humaines et sociales sur la nature et l’environnement, le choix des écologies et des écologismes comme forme d’engagement (Bozonnet) interroge particulièrement la sociologie en raison même de ces rencontres/conflits autour de pratiques et de valeurs véhiculées par la modernité (Stoczkowski), notamment en lien avec la reformulation des catégories de l’échiquier politiques (Faucher, Bourg, Callon, Beck, Willaime).

L’hétéronomie, le décalage, la distance comme questionnements se trouvent au centre de notre curiosité scientifique. Ces croisements donnent donc à penser d’une part à une comparaison possible entre les différentes religions/ religiosités/ spiritualités à partir de la conception de la place de l’homme dans le milieu ou d’autre part, dans la perspective d’une mise en abîme historique, aux évolutions créées au contact des valeurs de l’écologie et de celles issues de la contre-culture, enfin aux représentations de la rupture dans le grand récit du début et de la fin du monde. Le paradoxe résidant alors dans cette réflexion renouvelée sur les interactions entre l’homme et la nature, à la lumière de la crise environnementale, qui dénoncent l’illusion moderniste d’un homme appelé à s’auto-instituer (Hurand, 2014) tout en s’insérant dans le mouvement général de subjectivation du croire (Donegani, Portier, Hervieu-Léger) et d’affirmation des identitiés (Gauchet, Taylor) propre aux sociétés séculières.

L’écologie dans sa diversité engage donc le débat politique dans un dialogue avec l’anthropologie et interroge les cosmologies dominantes et la reformulation des cosmologies (Descola, Latour). La rencontre avec la religion semble ici évidente, soit que l’écologie critique les origines religieuses des cosmologies contemporaines (Lynn White Jr.), soit qu’au contraire elle se nourrisse de la pensée religieuse du rapport au monde (directement, dans le dialogue entre religions institutionnelles et écologie (Stenger, Boff, Bastaire, Moltmann, Egger) ou bien dans les aspects spirituels de l’écologie (Rabhi)).

Dans cette perspective, nous avons identifié quatre types de croisements possibles :

  • Le conflit autour des origines religieuses des catégories de pensée environnementales et qui peut passer notamment par un détour par des religions ou des religiosités non-occidentales (Mathé, Liogier) ;
  • La présence de dimensions religieuses ou spirituelles dans les pratiques et les débats portant sur l’écologie ;
  • La manière dont le religieux intègre des éléments de l’écologie dans sa rencontre avec d’autres dimensions du social ;
  • Les reconfigurations du concept même de religiosité dans les perspectives ouvertes par l’anthropologie.

Le moment s’avère particulièrement propice pour mettre en exergue ces interrogations autour des points de rencontre et des tensions suscitées par l’écologie et la religion. Si la sociologie s’interroge de manière très concrète et étayée sur la manière d’appréhender cet objet, notamment dans le monde anglo-saxon (Vaillancourt), des ouvrages francophones abordent aujourd’hui cette question de manière frontale, là où, par le passé, elle était simplement évoquée. A ce titre, on peut citer le très récent travail collectif Y a-t-il du sacré dans la nature, résultant de réflexions portant sur l’étude du milieu humain (Berque), sur l’éthique environnemental (Larrère), etc. De la même façon, l’ouvrage de Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence. Pour une anthropologie des modernes, interroge les différentes dimensions, notamment religieuses, qui excèdent le discours technico-scientifique dans les débats sur l’écologie à partir du constat d’une destitution de la légitimité de la science, reléguée au statut de croyance.

Le séminaire s’étalera sur l’ensemble de l’année 2014-2015, à raison d’une séance par mois. Lors des différentes séances du séminaire, l’analyse critique de l’ensemble des textes portant sur cette question réunira des chercheurs confirmés et des jeunes chercheurs afin de nourrir les différentes thématiques que nous avons identifiées. Il s’agira également de souder une communauté pluridisciplinaire de chercheurs travaillant sur des domaines contigus, afin d’inscrire dans la durée cet angle de recherche.

[1] Institut de Recherche sur les Sociétés Contemporaines

Illustration : buvettedesalpages.be

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